| Depuis quelque temps la palette d'Hazel Karr se transforme : là où se travaillaient, s'affrontaient, s'étreignaient le rouge et le noir, pour explorer toutes les connotations de ces couleurs qui pourraient être autre chose que "le sang" et "la nuit"par exemple (y compris des sangs et des nuits jusque là insoupçonnés), maintenant il s'est élargi pour inclure ...du vert, de l'orange, de l'or...(jamais du bleu cependant, ni du blanc : il y a des limites!). De toute façon les couleurs d'Hazel Karr ont toujours été complexes, surprenantes, contradictoires. Ses fonds peuvent avoir l'air sombres, sombres, mais plus on regarde de près, plus on perçoit la lumière de leurs ténèbres,leur incroyable brillance intérieure..! Ainsi pas plus que son rouge était morbide, son vert n'est maintenant bucolique, il est "l'absent de tout jardin" comme l'est la fleur de Mallarmé de tout bouquet."Ha!" m'a dit Hazel un jour à propos d'une vaste toile où son petit lapin à peine perceptible grimpait sur un sentier dans une magnifique forêt de montagne, "Ha!", m'a dit Hazel, "et on se doute pas que là-dedans, c'est le massacre!"(elle parlait des bêtes, pas des humains, ce sont des bêtes qui se tuent et se mangent les uns les autres, pas les humains, jamais les humains bien sûr...) Le lapin d'Hazel Karr se transforme lui aussi; il n'a plus que des rapports occasionnels, lointains, ludiques avec le lapin d'Alice qui était son point de départ. La grande différence c'est que le lapin de Hazel Karr n'a ni montre, ni gousset, ni gants blancs, il ne court pas mais marche tranquillement, ou alors rame tranquillement dans sa barque, parfois il n'est qu'une simple silhouette dans une forêt de couleurs, parfois même dort-il, invisible derrière un buisson(oui je crois qu'il est toujours là,même lorsqu'on ne peut pas le voir; je dirais même que, depuis quelque temps, j'ai l'intime conviction que le lapin d'Hazel Karr se trouve dans tous les tableaux,pas seulement les siens) Bon alors ce lapin est là, peu importe sa forme et sa couleur, il est même souvent un chien ou un autre animal, cela n'a pas d'importance, l'important c'est qu'il avance à travers cette surface plane, colorée, moirée, dorée, verte ou pas,cette surface si belle, si travaillée,et puis-splatch! Que s'est il passé? Là dans le ciel plane,si c'est un ciel,là dans le paysage, dans la toile. Cela a tout l'air d'une explosion - mais est ce de joie ou de colère? Apocalypse ou pyrotechnie ? Catastrophe ou célébration ? Parfois le lapin tourne le dos à la conflagration, parfois il avance vers elle. Jamais il n'a l'air d'y réagir. La perçoit-il ? Le concerne-t-elle ? En est il la cause ? La conséquence peut-être ? Et du reste sommes nous bien sûrs qu'il s'agisse d'une explosion ? Et pourquoi pas ... un arbre ? Peut-être s'agit-il d'arbres en train d'exploser ? Ou alors d'explosions en train de prendre racine ? Et de prendre non seulement racine mais tronc, feuillages et branches ? Tout peut arriver dans ce pays de merveilles qu'est la peinture. Si je parlais le langage des théoriciens, je dirais peut-être que le lapin est le seul élément "figuratif"dans ces tableaux autrement "abstraits". Il serait un "détail de vie" dont la fonction picturale serait de focaliser notre regard. Mais je ne suis pas cette théoricienne.Je ne puis vous dire que ma vérité à moi, qui est la suivante : le lapin d'Hazel Karr, c'est moi. C'est vous. C'est chacun d'entre nous. . Oui on se reconnaît en lui comme on se reconnaît dans le bonhomme d'une maquette d'architecture, qui sert à donner l'échelle, ou le personnage d'un roman qu'on est en train de lire. Debout ou assis dans notre barque, on marche, on rame, on avance comme on peut, on voit tout, on ne dit rien. C'est important de ne pas se laisser bouleverser, de ne pas paniquer, de ne pas plier l'échine. Est-ce par lâcheté ou par noblesse, c'est difficile de trancher mais il y a fort à parier que ce lapin n'est ni aveugle ni indifférent. Nancy Huston |